Chroniques d'un sociopathe misanthrope

6.11.05

Langue morte

Vous aurez remarqué que mes articles ont parfois donné lieu à des réactions violentes de la part de mes lecteurs, comme s'ils se sentaient particulièrement et individuellement visés par mes propos. C'est pour moi une grande victoire que d'arriver à faire ainsi la preuve de la puissance du verbe quand il est habilement utilisé (et j'aime à croire, sans aucune modestie, parce que quand même merde, que c'est le cas ici). Il semble que des mots bien choisis et assemblés visent au coeur de l'âme, en extirpent toutes les noirceurs et les bassesses, les placent devant l'individu et lui disent "tiens, regarde, c'est toi; tu le savais mais tu ne voulais pas l'admettre, ou tu ne le comprenais pas. Voilà le décryptage de ta bassesse". Et mettre un miroir déchiffrant en face des gens, ça les dérange.

Une phrase peut donc être infiniment plus dommageable qu'un coup, en cela qu'elle s'attaque au plus profond de l'être (ce qui n'empêche pas de combiner les deux, comme le dit si élégamment un psychopathe interviewé dans le remarquable "Bowling for Columbine" de Mickael Moore : "J'utilise le stylo, car il est plus puissant que l'épée... Mais je garde l'épée pour les cas où le stylo échoue").

Pourtant, cette arme redoutable, bien peu l'utilisent, et l'épée verbale s'émousse dangereusement au fil du temps, au fur et à mesure que les mots perdent leur sens. Car allez savoir pourquoi, mais la fin du XXe siècle a soudain décidé que des mots depuis toujours utilisés étaient devenus insultants. Fini les aveugles, bienvenue aux non-voyants. Adieu les gros, bonjour les individus en surcharge pondérale. Attention aux Arabes et aux Noirs, disons plutôt Reubeus et Reunois (par contre Blancs ça tient toujours, pas de Anbleus). Plus d'homosexuels mais des membres de la communauté gay, ce qui au passage est un acte de terrorisme linguistique et d'occupation verbale. Aujourd'hui, essayez pour voir d'utiliser le mot "gai" (si tant est que des gens savent encore que ce mot a été écrit avec un "i" et signifiait autre chose que "pédé") : invariablement, rire gras de tuner du Pas-de-Calais, sous-entendant lourdement "wah c'est quoi ce mot hey la honte, il parle des pédés". A un tel point qu'on a effectivement honte d'utiliser le mot "gai" comme synonyme de "joyeux", et que le sens de ce mot a quasiment disparu de la langue française, tout ça à cause d'une bande d'enculés qui imposent un néologisme anglo-saxon foireux visant à satisfaire les besoins de reconnaissance des homosexuels. Splendide.

Une perversité terrible se cache derrière ces néologismes (personnes issues de l'immigration, malentendants, techniciens de surface...). Les mots qui à l'origine désignaient ces personnes ne faisaient que ce travail de désignation, appelaient un chat un chat, comme on dit, sans aucun sous-entendu. Mais on a jugé que être noir, c'était humiliant, que femme de ménage était un sous-métier, que les gros étaient la lie de la société et que, par conséquent, il fallait trouver des termes mélioratifs pour redonner un peu d'estime de soi à tous ces cancrelats sociaux qui, notons-le bien, n'avaient rien demandé à personne. En inventant ces nouvelles appellations pathétiques, on n'a réussi qu'à stigmatiser ces personnes, en leur disant "bon, vous êtes vraiment que des merdes, mais comme on est gentils et qu'on a pitié de vous et de votre misérable condition, on va vous trouver un nouveau nom plus mieux qui cachera un peu la misère que vous incarnez". L'humiliation parfaite et raffinée, déguisée en humanisme. C'est génial.

Et cette gangrène linguistique qui tue peu à peu le sens des mots s'étend partout. Jusque dans l'éducation nationale, où les cons qui tondent la pelouse et font la bouffe s'appellent maintenant "ATOS" (agents techniciens ouvriers de services), et les connes qui rangent les BD dans les CDI des "professeurs documentalistes". Ca me dégoûte tellement de les voir qualifiées de "professeurs" que je crois que je vais changer de métier.

On ne peut donc plus rien dire, ou alors seulement selon la néo-terminologie dictatoriale pseudo-mélioratrice. On essaie de tuer notre langue et sa force, de faire disparaître les mots et leur puissance. Il est pourtant facile et jouissif de lutter contre cet endoctrinement auquel tout le monde se soumet. Amusez-vous à utiliser pleinement nos vrais mots, notre vraie langue, de la façon la plus acide qui soit. Jetez à la gueule de tous ces cons aseptisés la réalité de la misère du monde et de leur connerie, avec quelques piques verbales bien choisies. Vous verrez dans leurs yeux l'effroi scandalisé du faux-jeton dont on décortique l'abjection qu'on lui met sous le nez en lui disant "tiens, regarde, c'est toi". Et qui sait que vous avez raison.

13 Comments:

  • "Jusque dans l'éducation nationale, où les cons qui tondent la pelouse et font la bouffe s'appellent maintenant "ATOS" (agents techniciens ouvriers de services), et les connes qui rangent les BD dans les CDI des "professeurs documentalistes". Ca me dégoûte tellement de les voir qualifiées de "professeurs" que je crois que je vais changer de métier"

    Wah mec...Y'a tellement de haine dans cette phrase , et pourtant tellement de vérité , que je pense que je vais te considerer comme mon héros.

    Non, vraiment je t'aime.

    By Anonymous Ayone, at 4:49 PM  

  • Ce message a été supprimé par un administrateur du blog.

    By Blogger Jules-de-chez-Smith-en-face, at 9:14 PM  

  • C'est effroyablement vrai et maitre Desproges (dans les chroniques de la haine ordinaire il me semble) fustigeait déja les imbéciles pas si heureux que ça qui poussaient la honte des années de leurs parents en les appellant les personnes agées.En concluant sur : ce beau pays de France où l'on regle tout les problèmes en appellant un chat un chien.


    Bien content que l'automne ait ramené vos billets

    By Blogger Jules-de-chez-Smith-en-face, at 9:15 PM  

  • Non, la langue n'est pas morte!!!
    C'est d'ailleurs peut-être pour cela que j'ai toujours eu du mal avec la langue de boeuf, mon besoin viscéral de m'exprimer me poussant à prendre cette partie dusdit animal en pitié. Rien n'est plus terrible que de se voir privé du plaisir de débattre, sauf bien sûr la mort du boeuf dans ce cas précis.
    Il y a des réminiscences du spectacle d'Anthony Kavanagh dans ton post, est-ce volontaire? Vous avez la même vision du ridicule du politiquement correct. Il propose même "personne verticalement concentrée" pour "nain"; ainsi, Steevie Wonder devient une minorité visible non voyante.
    Trève de galéjade, je suis heureux de lire enfin une personne sensée et parlant français même si je suis mou et chevelu, que j'ai eu un scooter à mon adolescence et que j'ai raté mes études =)
    Il est intéressant de constater qu'un sociopathe misanthrope peut susciter de la sympathie.
    Merci et bonne continuation.

    By Blogger Picks, at 9:54 PM  

  • ahhh, ça fait plaisir de retrouver la verve acide et tellement réaliste de notre cher Vil Coyote !
    ça mérite une hola virtuelle pour l'occasion tiens ... (au fait merci pour la visite de courtoisie, je suis toute "émotionnée" ... je te dédicace "hypocrisie.com" si tu veux bien ;-)
    à ++

    By Blogger K., at 10:12 PM  

  • Ce billet est bien plus profond qu'il n'en a l'air !
    Au fait, t'as des fans sur
    http://www.nofrag.com/tribune/
    qui, par erreur, ont laissé le lien d'Optimum. Du coup, je suis envahi=>c'est bon pour les chiffres :-)

    Belgo

    By Anonymous Anonyme, at 12:38 AM  

  • Hehe j'adore ! Je retrouve l'âme du vrai coyote, celui qui insulte les mamies de sa voiture, qui cloue des gamins sur sa porte et qui viole des tamanoirs...

    L'actualité récente va te donner du boulot, mais attention, sujet brulant !

    Check

    By Anonymous track, at 7:06 PM  

  • "En inventant ces nouvelles appellations pathétiques, on n'a réussi qu'à stigmatiser ces personnes, en leur disant 'bon, vous êtes vraiment que des merdes, mais comme on est gentils et qu'on a pitié de vous et de votre misérable condition, on va vous trouver un nouveau nom plus mieux qui cachera un peu la misère que vous incarnez'. L'humiliation parfaite et raffinée, déguisée en humanisme. C'est génial."
    >>> Tiens, moi je n'aurais pas analysé cela comme ça. Je dirais que c'est davantage l'effet niveleur du politiquement correct. Une déformation des idées d'égalité. "Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil..." Aucune différence, aucune aspérité ne doit apparaître. L'autre, voire l'étrange ou l'anormal, doit être banalisé, soustrait aux regards effarés, critiques ou même moqueurs. A mon avis, ce n'est pas de la condescendance, c'est pire. C'est l'anesthésie de la pensée...!

    By Anonymous GEF, at 11:10 PM  

  • Intéressant, Gef, et très pertinent. Cela dit je ne crois pas que nos deux visions de la chose soient incompatibles? En voulant niveler la différence, on la reconnaît automatiquement, et c'est par condescendance et hypocrisie qu'on fait semblant de ramener l'autre à son niveau. Autre qui n'est pas dupe, et qui n'en est que plus humilié, sachant tout aussi bien que vous que ce n'est pas en changeant son nom qu'on changera sa condition.

    By Blogger Vil Coyote, at 5:07 PM  

  • Oui, je suis d'accord. A cela près que je crois que ceux qui produisent le politiquement correct (et, pire, tentent de l'imposer) sont ingénument sincères. Ils pensent oeuvrer pour le bien de l'humanité en traquant les moindres "discriminations". A leurs yeux, aucune perversité dans leur logique.

    Sinon pour le reste vous avez raison : s'efforcer de masquer une différence par le langage ne la fait pas disparaître de la réalité et elle la rend plus visible encore par le fait même qu'on essaie de la masquer... Voilà la grande ironie, la grande inanité et la profonde misère du politiquement correct !

    Alors comme vous je dis : "Amusez-vous à utiliser pleinement nos vrais mots, notre vraie langue, de la façon la plus acide qui soit. Jetez à la gueule de tous ces cons aseptisés la réalité de la misère du monde et de leur connerie, avec quelques piques verbales bien choisies."

    By Anonymous GEF, at 8:35 PM  

  • Excellent rien à redire sur ces propos plus que vrai ! (Et puis j'aime bien la façon dont est écrite le texte mais ça chuuut)

    Il est vrai que quand on veux dire "noire" on se dit "nan chut dis pas ce mots tu vas passer pour un raciste.." et là paf on dit "black" ou autre chose.

    Bref je t'approuve complètement :)

    By Anonymous Hekeo, at 6:56 PM  

  • wai! tous des PDs ces gros cons!

    By Anonymous Lewsor, at 7:42 PM  

  • t'es vraiment trop fort!
    je ne peux me passer de ce que t'écris;
    tu devrais en faire un livre.
    j'appelle ça de l'humour noir, au lieu de mysanthropie

    By Blogger philippe, at 4:39 PM  

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