Chroniques d'un sociopathe misanthrope

4.1.05

Tsunami d'hypocrisie

Deux mois sans écrire... Je ne manquais pourtant pas de sujets, mais j'ai dû passer par une phase calme, ou trop occupée, ou paresseuse. Bref, peu importe, je reprends le clavier.
Vous n'aurez pas manqué de remarquer que le sud-est asiatique joue à la poule mouillée depuis deux semaines; putain, quel pied!! Mais bordel, ça c'est du spectacle comme on l'aime. Aussi bien que "Le jour d'après" - beaucoup mieux en fait : là, les morts sont en vrai. Ca ajoute du piment, quand même.
Et le décompte des morts, quel régal! Premières heures : 5 000 morts. Hmmm, pas mal, mais peut mieux faire - même si on a déjà allègrement dépassé les ridicules 3 000 et des brouettes du 11 novembre - ou septembre, je sais plus. Puis quelques heures après, on atteint les 25 000. Ah ben voilà, ça ça commence à être du bilan potable (sans mauvais jeu de mot sur l'eau). Et chaque heure on nous rajoute quelques milliers de morts, avec dans l'hypocrite anxiété des journalistes un ton de jouissance absolue. Hmmmm comme c'est horrible tous ces morts, encore, encore! Noyez les gnakwés, ils sont des milliards, on n'en est pas à 10 000 près, faites pas les radins. C'est Noël quand même, merde!
Et à propos de générosité... Allez, on va envoyer 10 euros à MSF, comme ça on pourra regarder le JT la conscience tranquille et jouir pleinement du spectacle qui nous est offert. 10 euros pour 150 000 morts en gros plan et en stéréo pendant les fêtes, c'est quand même bon marché. Encore un exemple de la concurrence déloyale des pays asiatiques. Chez nous il aurait fallu multiplier par 100 : nous on a des villes civilisées à reconstruire, c'est cher, alors que eux on leur donne trois bambous et un sac d'herbe et ils te construisent un gratte-ciel.
Sans compter que cette joyeuse hécatombe a donné lieu à encore plus de suspens : "Course contre la montre en Asie" pour acheminer les secours, les médicaments et les vivres. Arriveront à temps ou pas pour empêcher les épidémies? Pourvu que non, ça ferait quelques dizaines de milliers de cadavres en plus. On se croirait dans 24 heures chrono, sauf que quand c'est de la fiction, on a envie que les gentils gagnent. Là on s'en fout, on veut juste voir des morts cathodiques. Des vrais, mais des faux - c'est de la réalité fictive, donc ça n'a pas d'importance.
Et dans cet océan (toujours sans jeu de mort) de merde, c'est de MSF qu'est venue la voix de la raison. Pas par les médecins qu'ils ont envoyé sauver ce qui pouvait encore l'être. Mais par l'annonce qu'ils refusaient désormais les dons pour l'Asie afin de ne pas détourner l'argent qui est nécessaire ailleurs - au Darfour par exemple. Mais là-bas ils meurent en silence, il n'y a pas de belles images à montrer, alors on oublie. De même que les morts asiatiques seront oubliés dans deux mois, grand maximum. MSF a essayé de recadrer l'attention internationale sur l'ensemble de la misère du monde, pas sur la seule médiatisable. Bravo. Merci. Mais les gens s'en foutent, de la misère. Ils veulent juste pouvoir dire au repas du nouvel an qu'ils ont envoyé des sous pour les morts de la télé. Pas qu'ils ont fait construire une école dans un patelin inconnu et oublié du fin fond du Sahel.
Après tout, la mort n'a de sens qu'au niveau individuel : peu importe que votre proche soit mort seul ou avec 100 000 personnes, votre douleur sera la même. Après c'est à la télé que ça rend plus ou moins bien. Je finirai par une belle phrase de Staline, qui renvoie l'humanité face à son hypocrisie :
"Un mort, c'est une tragédie. Quatre millions, c'est une statistique".

Ah oui, et bonne année.