Chroniques d'un sociopathe misanthrope

12.11.05

De l'unicité d'un membre et des problèmes vestimentaires qui en découlent

Ca me ferait vraiment chier d'être manchot d'un bras ou unijambiste. Déjà parce que ça gêne considérablement l'activité quotidienne normale, mais surtout parce que ça pose des problèmes d'habillement frustrants.

En passant hier devant une boutique Longchamp, je vois un gant en peau de cul de chamois avec une étiquette 140€. Je me suis demandé si c'était LE gant 140€, ou la paire, auquel cas ça nous met le gant à 70€. Réflexion qui suscita immédiatement dans mon cerveau bousillé l'interrogation suivante : "Et si t'as qu'un bras, tu te fais bien enculer à acheter une paire de gants dont tu ne mettras qu'une main". La même pensée surgit à la vue de la paire de pompes à 350€ juste à côté (putain mais j'oserais même pas marcher avec des grolles à ce prix là, ou alors je mettrais des sacs plastique autour pour pas les abîmer).

Alors, comment font les manchots et les unijambistes? Vous croyez qu'ils achètent systématiquement les paires et qu'ils balancent la main ou le pied qui ne leur sert à rien? Ou que chez eux ils ont un placard où ils entassent tous ces inutiles surplus? Parce que je vois mal un commerçant accepter de vendre juste une chaussette droite ou un gant gauche.

Ca me fait aussi penser que mettre des lunettes aux aveugles, c'est vraiment un coup vachard, faut pas se foutre de leur gueule comme ça. Vous croyez qu'ils savent à quoi ça sert, les lunettes, les aveugles? C'est comme si on attachait une paire de pompes au cou d'un cul de jatte. C'est dégueulasse. En plus on peut s'amuser à leur mettre des lunettes ridicules en forme de bite avec des triples foyers, ils s'en rendraient même pas compte, les "non voyants", comme on dit. Ils peuvent même pas choisir la paire qui leur plaît, on leur offre pas de deuxième paire à un euro... bref ils se font vraiment niquer ces pauvres aveugles : ils y voient rien, on se fout de leur gueule en leur vendant des lunettes moches qui servent à rien et on peut leur faire des bras d'honneur dans la rue sans qu'ils s'en rendent compte. Je suis vachement content de pas être aveugle.

Mais revenons-en à nos moutons à trois pattes. Comme les commerçants ne veulent pas détailler les chaussettes, les chaussures et les gants et que les manchots n'ont pas envie de se retrouver avec des surplus inutiles sur les le bras, voilà comment je pense qu'ils s'organisent. Vous conviendrez que tous les manchots ne le sont pas du même bras, même chose pour les unijambistes. On a donc des handicapés qui se retrouvent avec des pompes droites en rab, et d'autres avec des gauches. Mais les unijambistes droite aimeraient peut-être avoir d'autres chaussures, parce que quand on marche sur une seule jambe on doit user plus vite ses souliers.

Et oui, car quand vous vous marchez un kilomètre à pied, votre pied gauche fait 500 mètres d'effort et le droit 500 mètres, alors que chez l'unijambiste c'est le même peton qui s'y colle pendant tout le parcours. Heureusement qu'ils n'ont qu'une jambe du coup, sinon il y en aurait une démesurément musclée par rapport à l'autre. Ce détail qui vous avait peut-être échappé pose d'ailleurs problème quand un randonneur unijambiste se joint à des randonneurs bijambistes, car quand ceux-ci chantent "un kilomètre à pied" (vous remarquerez qu'on ne met pas de "s" à "pied" dans cette expression, ce qui doit bien faire rager les unijambistes qui eux le font vraiment à pied et non à pieds), ben l'unijambiste a lui fait l'équivalent de DEUX kilomètres à pied, comme démontré ci-dessus. Donc il chante "deux kilomètres à pied", ce qui le désynchronise du groupe, renforce son sentiment de différence et d'exclusion, et pousse généralement le reste des randonneurs à le rouer de coups avant de le pousser dans un ravin ou, au mieux, de l'abandonner au bord du chemin.

Bref. Les manchots et unijambistes ont tout intérêt à troquer leurs chaussettes et autres en rab contre le rab des amputés de l'autre membre. On donne sa chaussure gauche à un gars qui n'a plus que sa jambe gauche, et en échange il donne sa chaussure droite qui ne lui sert à rien. Comme ça vous payez effectivement une paire, mais vous vous retrouvez bien au final avec deux éléments utiles, grâce au fonctionnement magique du marché en situation de concurrence libre et non faussée, ce qu'aurait grandement facilité l'adoption du traité de constitution européenne. Reste bien sûr le problème des tailles et des pointures, mais je pense qu'il y a assez de handicapés pour que la loi des grands nombres s'applique et qu'on aboutisse à une nette amélioration du bien-être général de ces emmerdeurs qui nous squattent des grosses places de parking bleues au supermarché.

Ce qui me fait penser que les panneaux "Si tu prends ma place, prends mon handicap" sont vraiment cons. Moi j'en ai rien à foutre de pousser mon caddie à une main comme un manchot pendant que je fais mes courses en dix minutes, si ça peut m'éviter de faire quinze tours de parking pour finir par me garer à deux kilomètres du supermarché.

Je suis donc très surpris de ne pas encore avoir vu de magazines "De manchot à manchot", ou "Unijambist'hebdo", où se rencontreraient les offres et demandes de tous les handicapés de France et de Navarro pour aboutir à un troc bienfaisant :
"Loos-les-Lille, Manchot B.droit ch. gant rose à pois t.35 contre gant jaune à rayures, TBE, jamais servi, cause pas de bras droit".
"Guebwiller, unijamb. g. offre botte modèle 3e Reich Point.42 contre Reebok Pump d.".
Etc...

Ou alors de tels magazines existent, mais ils ne se vendent que sous le manteau, et servent en même temps à faire du trafic d'enfants, car il est de notoriété publique que les manchots sont, au même titre que les nains (les nains manchots à plus forte raison), de dangereux pédophiles. Et dire que je viens de passer tout ce temps à essayer de trouver un moyen d'aider cette bande de salopards tueurs d'enfants... Décidément, ma bonté me perdra.

6.11.05

Langue morte

Vous aurez remarqué que mes articles ont parfois donné lieu à des réactions violentes de la part de mes lecteurs, comme s'ils se sentaient particulièrement et individuellement visés par mes propos. C'est pour moi une grande victoire que d'arriver à faire ainsi la preuve de la puissance du verbe quand il est habilement utilisé (et j'aime à croire, sans aucune modestie, parce que quand même merde, que c'est le cas ici). Il semble que des mots bien choisis et assemblés visent au coeur de l'âme, en extirpent toutes les noirceurs et les bassesses, les placent devant l'individu et lui disent "tiens, regarde, c'est toi; tu le savais mais tu ne voulais pas l'admettre, ou tu ne le comprenais pas. Voilà le décryptage de ta bassesse". Et mettre un miroir déchiffrant en face des gens, ça les dérange.

Une phrase peut donc être infiniment plus dommageable qu'un coup, en cela qu'elle s'attaque au plus profond de l'être (ce qui n'empêche pas de combiner les deux, comme le dit si élégamment un psychopathe interviewé dans le remarquable "Bowling for Columbine" de Mickael Moore : "J'utilise le stylo, car il est plus puissant que l'épée... Mais je garde l'épée pour les cas où le stylo échoue").

Pourtant, cette arme redoutable, bien peu l'utilisent, et l'épée verbale s'émousse dangereusement au fil du temps, au fur et à mesure que les mots perdent leur sens. Car allez savoir pourquoi, mais la fin du XXe siècle a soudain décidé que des mots depuis toujours utilisés étaient devenus insultants. Fini les aveugles, bienvenue aux non-voyants. Adieu les gros, bonjour les individus en surcharge pondérale. Attention aux Arabes et aux Noirs, disons plutôt Reubeus et Reunois (par contre Blancs ça tient toujours, pas de Anbleus). Plus d'homosexuels mais des membres de la communauté gay, ce qui au passage est un acte de terrorisme linguistique et d'occupation verbale. Aujourd'hui, essayez pour voir d'utiliser le mot "gai" (si tant est que des gens savent encore que ce mot a été écrit avec un "i" et signifiait autre chose que "pédé") : invariablement, rire gras de tuner du Pas-de-Calais, sous-entendant lourdement "wah c'est quoi ce mot hey la honte, il parle des pédés". A un tel point qu'on a effectivement honte d'utiliser le mot "gai" comme synonyme de "joyeux", et que le sens de ce mot a quasiment disparu de la langue française, tout ça à cause d'une bande d'enculés qui imposent un néologisme anglo-saxon foireux visant à satisfaire les besoins de reconnaissance des homosexuels. Splendide.

Une perversité terrible se cache derrière ces néologismes (personnes issues de l'immigration, malentendants, techniciens de surface...). Les mots qui à l'origine désignaient ces personnes ne faisaient que ce travail de désignation, appelaient un chat un chat, comme on dit, sans aucun sous-entendu. Mais on a jugé que être noir, c'était humiliant, que femme de ménage était un sous-métier, que les gros étaient la lie de la société et que, par conséquent, il fallait trouver des termes mélioratifs pour redonner un peu d'estime de soi à tous ces cancrelats sociaux qui, notons-le bien, n'avaient rien demandé à personne. En inventant ces nouvelles appellations pathétiques, on n'a réussi qu'à stigmatiser ces personnes, en leur disant "bon, vous êtes vraiment que des merdes, mais comme on est gentils et qu'on a pitié de vous et de votre misérable condition, on va vous trouver un nouveau nom plus mieux qui cachera un peu la misère que vous incarnez". L'humiliation parfaite et raffinée, déguisée en humanisme. C'est génial.

Et cette gangrène linguistique qui tue peu à peu le sens des mots s'étend partout. Jusque dans l'éducation nationale, où les cons qui tondent la pelouse et font la bouffe s'appellent maintenant "ATOS" (agents techniciens ouvriers de services), et les connes qui rangent les BD dans les CDI des "professeurs documentalistes". Ca me dégoûte tellement de les voir qualifiées de "professeurs" que je crois que je vais changer de métier.

On ne peut donc plus rien dire, ou alors seulement selon la néo-terminologie dictatoriale pseudo-mélioratrice. On essaie de tuer notre langue et sa force, de faire disparaître les mots et leur puissance. Il est pourtant facile et jouissif de lutter contre cet endoctrinement auquel tout le monde se soumet. Amusez-vous à utiliser pleinement nos vrais mots, notre vraie langue, de la façon la plus acide qui soit. Jetez à la gueule de tous ces cons aseptisés la réalité de la misère du monde et de leur connerie, avec quelques piques verbales bien choisies. Vous verrez dans leurs yeux l'effroi scandalisé du faux-jeton dont on décortique l'abjection qu'on lui met sous le nez en lui disant "tiens, regarde, c'est toi". Et qui sait que vous avez raison.